Joël Riff, une rétine

Par Guillaume Leingre
avril-juin 2010
dans Particules#28 page 18
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Par son caractère obsessionnel , il est l’auteur de l’une des entreprises artistiques les plus singulières du moment : Joël Riff (né en 1984) dispose à ce jour de plus de 7000 fiches informatiques recensant autant d’expositions vues . Il y a cinq ans, Riff suivait le conseil d’un de ses professeurs dans une école d’art : visiter les expositions. Il ne s’est jamais arrêté mêlant à son goût pour la promenade l’impératif sans cause d’un projet conceptuel. Classer. Totaliser. Neutraliser. L’Archive était née, elle pèse 3,5 Go. Et, si les réponses de Joël Riff ne nous convainquent pas, la question reste ouverte : artiste ou dandy ?

Guillaume Leingre : Raymond Aron écrit dans l’introduction à ses Dix-huit leçons sur la société industrielle qu’ « il ne faudrait pas que le souci exclusif de la preuve fît oublier qu’une science doit viser des résultats en tant que tels significatifs. » Je sais que l’art n’est pas une science mais pouvez-vous indiquer quels résultats significatifs vous poursuivez avec l’Archive ?

Joël Riff : Il s’agit d’être réceptif à l’actualité artistique. Initialement ma production cherchait à donner une forme à l’expérience du regardeur. Quand je montre des fiches dans des expositions, je les accompagne de dessins, de photographies, de documents. Là je suis plasticien. Donc, les résultats significatifs de ma science résideraient dans la formulation des preuves qu’elle engendre. Mais parler de résultats et de preuves occulte le moteur principal de l’aventure : la disponibilité, la pleine hospitalité, l’accueil rayonnant, la page blanche. Je crois m’être construit un cadre pour jouir d’être là, présent, dans la rencontre. L’Archive au-delà du répertoire précieux qu’elle est, de son évidente dimension scolaire, autorise une telle disposition. Elle est une dynamique.

G.L : Comment conciliez-vous la « page blanche » avec la quantité, le chiffre qui par nature selon moi barre l’accès à la disponibilité optimale ? Vous connaissez la phrase : quand on aime on ne compte pas.

J.R. : Le moteur est la disponibilité, elle prend d’autant plus de valeur lorsqu’elle s’appuie sur une accumulation permanente. C’est là tout le tourment que j’ai manipulé durant ma formation pour le Diplôme supérieur en arts appliqués à l’école Duperré, une inestimable fin de cursus qui m’a permis de formuler, plastiquement et conceptuellement, les bases de mon investigation. Les témoins de ma soutenance finale vous le diront : la synthèse de ces deux années d’études fut une salle vidée, astiquée, apprêtée. Elle communiquait avec un espace voisin où était religieusement stockée la production passée. L’agglomérat d’expériences ne doit en aucun cas empêcher d’en vivre de futures. C’est pourquoi je constitue cette Archive qui me sert de dévidoir pour mieux recevoir la suite, lui offrir ma vacance la plus vierge.

G.L. : Nous y voilà ! Votre projet a un vide au milieu. J’en veux pour preuve votre réponse : « Cela soutiendrait donc que les résultats significatifs de ma science résideraient dans la formulation des preuves qu’elle engendre » dans laquelle un serpent se mord la queue et qui comporte un non-dit cynique, très dans l’époque, où le monde n’est plus qu’utile. Vos additions, vos fiches comme les choses de cette nature font penser aux « bons chiffres » de la police sur la délinquance. Je m’étonne qu’ensuite vous parliez de votre oeuvre sous l’angle de l’expérience intérieure et nullement sous celui du pouvoir ou du spectacle. Si c’est la disponibilité maximale que vous recherchez, vous pourriez faire du yoga et n’en parler à personne ?

J.R. : C’est un fait : je produis des fiches. L’Archive est aussi un mode de vie : je suis un promeneur, et je peux vous dire que je vais plus facilement à Poitiers (par exemple) qu’à Berlin, à Delhi qu’à New York. Bien sûr, je suis animé par la constitution d’une expertise mais j’affirme la notion de partage. Chaque lundi j’envoie par emails des témoignages illustrés aux abonnés d’une chronique, chaque jeudi je publie un circuit parisien sur le web, etc. Mon activité n’est pas un loisir de rentier, je l’ai inscrite dans le monde du travail avec le sentiment de m’être façonné la plus belle des professions. Une amie m’a récemment signalé ce dialogue de Jules & Jim de François Truffaut : — Mais alors que dois-je devenir ? — Un curieux. — Ce n’est pas un métier ! — Ce n’est pas encore un métier. Voyagez, écrivez, traduisez, apprenez à vivre partout. Commencez tout de suite. L’avenir est aux curieux de profession. Mais vous parliez de spectacle : suggériez-vous celui que je vois ou celui que je donne ?

G.L. : Spectacle : celui que vous répertoriez bien sûr encore qu’effectivement il se peut que le spectacle se referme sur vous, sur moi, sur nous tous. Quant à l’accumulation, votre réponse ne me convainc pas : le chiffre est plus fort que tout. Qu’importe, votre récit vous appartient. Pouvez-vous cependant qualifier ce « temps » actuel qui est le nôtre sous l’angle de la création ?

J.R. : S’il me fallait définir l’environnement dans lequel je vis, le territoire français disons, je le trouve trop souvent inquiet, mou, docile et noyé dans la vulgarité sans vraiment chercher à la combattre. Ce constat n’est pas celui de la scène que je parcours. J’ai l’impression que les expositions sont en décalage avec l’extérieur, qu’elles sont commentaire ou oracle. Certains détours m’émeuvent néanmoins : les propositions de Gwénaël Morin, la production de Gregory Buchert. Mais je refuse pour l’instant les conclusions et la hiérarchie en m’attachant à une mise à plat sobre et obstinée. (j’ajoute : plusieurs désagréments ont bousculé ces dernières journées. Le plus spectaculaire d’entre eux fut la chute d’un grand miroir sur mon bureau, qui brisa sa large surface réfléchissante autant que mon ordinateur. Cette vanité, de mon reflet attaquant ainsi mon Archive, me perturbe assez.)

G.L. : Quelle idée aussi de travailler face à un miroir ! Mais seriez-vous un enfant de Bernard Lamarche-Vadel ? Votre vocabulaire porte sa marque : la « sévérité », le « territoire français », « l’Archive » sans parler de la passion pour l’art. À la différence, lui n’a cessé de hiérarchiser.

J.R. : Je ne connais de lui que l’exposition que le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris lui a consacrée l’an dernier et les mille échos de son nom dans les communiqués de presse relatifs aux artistes qui s’en réclament. Je me souviens d’un accrochage qui ne m’a pas de prime abord séduit, mais qui me permit peu à peu de regarder des peintres qui ne m’intéressaient pas. Il y avait également d’affreuses banquettes, et des textes qui y étaient enchaînés. L’ensemble m’apparut d’une grande tristesse. Je m’étais dit que ce n’était pas ainsi que je tenais à approcher cette figure emblématique. Mais les passions que vous relevez m’excitent énormément, ce qui place le personnage en priorité dans mes prochaines lectures et les fiches qui en découleront.

G.L. : Vous fichez également les livres que vous lisez ? ! Vous gardez donc trace de tout comme Warhol ?

J.R. : Oui mais je lis beaucoup moins que je ne vois ; j’ai effectivement mis en place mes propres dispositifs pour tout garder.

G.L. : En pratique comment se déroule votre programme : expositions / fiches ?

J.R. : Il est ritualisé. J’entre dans le lieu, prends le communiqué de presse, parcours l’exposition et photographie au téléphone, trois clichés minimum. Je m’interdis de lire quoi que ce soit pour être le plus réceptif aux oeuvres. L’archivage est une seconde phase. La composition de la fiche est réglée : format paysage séparé en deux, images en bas, texte en haut avec noms, titre, date, lieu et une ou quelques lignes toujours à l’infinitif qui décrivent l’évènement. L’ensemble est aplati sous format jpeg, la recherche textuelle dans l’Archive est donc impossible.

G.L. : Et les galeristes ?

J.R. : Ils s’en moquent. Je suis d’une discrétion qui, dans notre monde, est quasi obscène. Je ne demande rien, je n’achète pas d’oeuvres.

G.L. : À l’issue de cet entretien, je doute : 1° votre créature, cette fameuse « Archive » a dépassé son créateur et l’asservit. 2° l’art a disparu, vous regardez de l’art et il n’est plus question d’art. « Tout » voir d’accord mais à quelle fin ? Rater une exposition d’X ou Y est-ce si grave ? A la limite, je vous vois être comme la voiture de Google Maps : un oeil.

J.R. : Le tout-voir est le motif central de mon aventure, obsédé par l’excitation de mon oeil. L’ophtalmologie nous apprend une somme de délices au sujet de l’unité du système oculaire et je m’émerveille au détour d’une recherche lexicale : « La rétine humaine transmet les informations visuelles au cerveau au même débit qu’une connexion Ethernet ». Quant à la créature, rassurez-vous, elle m’obéit. L’Archive est un instrument, il ne faudrait pas en oublier la musique.

G.L. : Justement, par fidélité à votre nom, n’avez-vous jamais pensé devenir guitariste de rock’n roll ?

J.R. : Non. À la place j’ai fait de l’orgue.

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